Griffintown: les loups sont à la porte

Toula Foscolos
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Je l’avoue d’entrée de jeu : j’aime les vieux édifices. Et pas seulement ceux qui sont déjà désignés comme faisant partie du patrimoine. J’aime aussi ceux qui se dressent là, debout, écorchés, abandonnés, couverts de graffitis, en ruine.

Toula Foscolos w-e

J’entends déjà ceux qui grognent en lisant ceci.

–       «Mon Dieu, encore une autre de ces puristes à la rescousse d’édifices inutiles.»

Montréal vit actuellement une frénésie immobilière. Des grues s’élèvent partout et les condos se multiplient plus vite que le temps de dire «gentrification». Ce n’est pas vraiment une mauvaise chose. Parfois, le passé doit céder la place à l’avenir. Mais cela comporte aussi d’importants défis à relever comme de devoir choisir entre ce qui doit être épargné et ce qui doit être démoli.

La Ville de Montréal se montre souvent plus «vite sur la gâchette» pour émettre des permis de construire que pour protéger des édifices patrimoniaux… Les immeubles en hauteur – dont plusieurs seront construits à Griffintown ­– représentent une bonne source de revenus dans les caisses de la Ville.

Et quelqu’un quelque part doit allonger des dollars pour protéger les immeubles historiques menacés. La question à un million de dollars est de savoir qui?...

L’ironie là-dedans est que Griffintown est actuellement l’épicentre d’une guerre entre la spéculation immobilière et la protection du patrimoine architectural. Cette même zone nous a déjà cruellement démontré les conséquences malheureuses d’une mauvaise planification urbaine. Griffintown fut ainsi graduellement abandonné au cours des années et devint un véritable dépotoir. Des immeubles furent démolis pour laisser la place au béton, notamment à l’autoroute Bonaventure et à quantité de terrains de stationnement. Le secteur devint industriel en 1962 et «tassa» ses résidants, et quand le canal de Lachine fut fermé, en 1970, tout le Sud-Ouest sombra dans l’oubli.

Puis vint 2002. Le canal rouvre de nouveau et c’est le boom immobilier. Tous les projecteurs sont désormais braqués sur Griffintown. Ça sent l’argent à plein nez dans ce secteur névralgique prêt à ressusciter. Mais le passé historique des lieux revient à la charge et dérange les plans… Tous ces édifices art déco et coloniaux en décrépitude se dressent désormais sur le chemin de ces condos prêts à naître… 

L’Histoire nous a donné nombre de leçons. Des quartiers entiers considérés dans les années 70 comme étant sans intérêt (le Vieux-Montréal, le Plateau) ont soudainement ressuscité.

Mais ce qui est préoccupant à Griffintown est que bien peu de citoyens y résident encore pour faire entendre leur voix et pour remettre en question les décisions prises par un entrepreneur. Ce dernier étant celui – et c’est important de le préciser – dont la seule expérience en développement immobilier est le quartier Dix-30 sur la Rive-Sud.   

Pourquoi s’en préoccuper? Parce que le passé n’appartient pas qu’aux historiens. Il appartient à tout le monde.

Le plan d’urbanisme de Griffintown a jusqu’à maintenant été pensé pour satisfaire aux exigences du promoteur immobilier. Quand des protestations se sont fait entendre, on a entamé des consultations publiques pour limiter l’impact des malheureuses décisions qui avaient déjà été prises, mais c’est peut-être déjà trop peu et trop tard.

J’ai récemment participé à un tour de Griffintown organisé par L’Autre Montréal (www.lautremontreal.com), un organisme sans but lucratif qui offre des tournées guidées à travers la ville. J’ai vécu quatre heures suspendue aux lèvres d’un guide qui nous a rappelé l’histoire de ce quartier, avec moult détails architecturaux sur des édifices directement menacés par le développement immobilier.

Si l’un de ces édifices venait à tomber, les dommages seraient irréparables. Notre guide nous parla alors du «principe de la patience». Il s’agit de ne jamais toucher à un édifice, tant et aussi longtemps que son avenir n’a pas été clairement déterminé, parce que la démolition, comme la mort, est irréversible. 

L’Histoire nous a donné nombre de leçons. Des quartiers entiers considérés dans les années 70 comme étant sans intérêt (le Vieux-Montréal, le Plateau) ont soudainement ressuscité.

Le même phénomène s’observe aujourd’hui à Saint-Henri et Griffintown. Les loups sont à la porte et l’argent est souvent la source de bien mauvaises décisions.

Si l’Histoire nous enseigne nos erreurs, n’est-il pas temps de cesser d’en faire?... 

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