L'omertà

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Jean-Guy Marceau

Elle a gardé le secret comme on préserve un objet précieux. Une lourde blessure qu’elle cache tout au fond d’elle-même depuis cinquante ans. 1962. Un été chaud. Elle a 17 ans. À peine débarquée de sa Gaspésie natale, Lise travaille au casse-croûte de la gare. Une histoire d’un soir. Elle accouchera le 15 avril 1963 d’un garçon de près de dix livres. Tout est prévu, elle le donne à l’adoption trois jours après. Tout est prévu, sauf un trou dans son âme, son cœur en partie éteint pour la vie.

Une histoire parmi tant d’autres. Lise n’en a jamais parlé sauf à son meilleur ami et à sa collègue Francine. Personne d’autre ne sait. L'omertà. On dit que le temps qui passe efface toutes les douleurs, la culpabilité, les remords. Comme des pas sur la plage, la mer vient les effacer, rien n’y paraît. Mais ses pas à elle sont coulés dans le ciment. Pas une journée ne s’écoule sans qu’elle ne pense à Benoît. Depuis un demi-siècle, elle le porte en elle comme un tatou.

Lise a refait sa vie. Un mariage heureux qui dure. Deux filles dans la quarantaine. Elle connaît, depuis un an, la joie d’être grand-mère d’un petit garçon.

Le 30 juin dernier, le téléphone sonne. Un coup de téléphone comme un coup de poignard. Elle est heureusement seule à la maison. C’est une travailleuse sociale qui est au bout du fil. Une voix, ni gaie ni triste. Une femme qui fait son boulot. Après quelques mots, deux ou trois vérifications d’usage, elle entre tout droit au cœur du sujet.

Un homme de cinquante ans, Jean-Claude, recherche sa mère. Il est né le 15 avril 1963 d’une mère prénommée Lise, etc.

Lise n’écoute déjà plus. Les yeux mouillés, elle n’entend que son cœur battre. Il y a trois minutes, une éternité, elle préparait son souper de famille comme tous les dimanches soirs. Son mari est parti faire les courses. Un silence à couper au couteau.

– «Madame, allo madame», lance la dame au téléphone, «vous êtes encore là? Désolée… Voulez me rappeler? Je vous donne mes coordonnées.»

De  sa gorge sèche, Lise finit par sortir quelques mots masqués, insolites. Elle ne sait pas, ne sait plus. Elle craignait ce jour. Elle raccroche l’appareil, comme on donne son passeport aux douanes, à la fois inquiète et fébrile. Est-ce possible? Il m’a retrouvée, songe-t-elle. Savoir son fils vivant, marié et si près – Québec, c’est pas si loin – la bouleverse complètement. Elle n’arrive pas encore à pleurer. Elle n’arrive pas à être heureuse non plus. Lise vient de perdre sa quiétude, sa petite vie de femme rangée, d’épouse parfaite et de maman adorable…

Le choc! Une heure passe… le volcan éclate, elle ratera pour la première fois le plat favori de son conjoint, trop cuit… Enfin une tonne de larmes lui montent aux yeux, des averses lui sortent du corps, des larmes qui s’écoulent comme un tsunami, une fin du monde. Sa fin du monde.

Assise et consommée par la douleur, l’étonnement surtout, et un bonheur interdit, elle termine machinalement son verre de rouge… Ménage à trois. Les yeux enfin secs et la tête qui lui tourne par l’ivresse de la surprise, Lise appelle son meilleur ami.

Je suis à la maison devant mon ordi sur Facebook.

Le téléphone sonne, c’est Lise, mon amie Lise.

 

 

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